Corne de l’Afrique : réconciliation ou dégel entre l’Ethiopie et l’Erythrée ?

Par Mohamed Abdillahi Bahdon, doctorant en sociologie de l’éducation à l’université de Murcie ( Espagne) • vendredi 20 juillet 2018 à 16h01min

« Nous ne sommes plus les peuples de deux pays. Nous sommes un », Issaias Afwerki. Cette phrase de l’ex-rebelle devenu président de l’Erythrée indépendante depuis 1993, résume-t-elle ce qui se passe entre l’Ethiopie et l’Erythrée depuis quelques semaines ? Exprime-t-elle un certain optimisme sur le rétablissement des relations entre ces deux frères ennemis ?

Corne de l’Afrique : réconciliation ou dégel entre l’Ethiopie et l’Erythrée ?
Le continent africain assiste à un changement de relations entre deux pays, dont l’un (Erythrée) fut une province de l’autre (Ethiopie, après la période de colonisation italienne) après 20 ans de la guerre qui les opposa entre 1998 et 2000. L’accord signé à Alger en l’an 2000 n’a jamais été mis en application, surtout par l’Ethiopie, qui a refusé de reconnaitre le tracé de la frontière.

Le changement des relations politiques entre l’Ethiopie et l’Erythrée est lié au changement intervenu en Ethiopie depuis la démission du Premier ministre Hailemariam Desalegn. Ce dernier avait remplacé l’ancien homme fort de l’Ethiopie post-Mengistu Hailé Mariam, Melez Zenaw, mort en 2012. Ce dernier avait conquis le pouvoir après 14 ans de rébellion contre le pouvoir central, soutenu par les États-Unis, malgré son idéologie communiste d’obédience albanaise.

Membre d’une minorité, les tigréens (6% de la population éthiopienne, estimée à plus de 95 millions d’habitants), il est arrivé au pouvoir en 1991. Il instaure un pouvoir personnel et fort, s’appuyant sur une coalition de groupes politiques ethniques : le Front démocratique révolution du peuple éthiopien (PRDF). Ce front est composé par des groupes des grandes ethnies du pays. Plus qu’une coalition politique des groupes autonomes, il s’agit de l’élargissement de son assise électorale.

Cette coalition a remporté frauduleusement les élections législatives, organisées après l’adoption de la nouvelle Constitution en 1994. L’opposition a toujours contesté les résultats électoraux. Ses leaders comme ceux des syndicats et des organisations de la société civile ont fait l’objet de répression policière, d’arrestation et d’assassinat. Ce régime a été soutenu par l’Occident et surtout par les États-Unis, considéré comme son principal allié contre le terrorisme dans la Corne de l’Afrique.

D’ailleurs, c’est sur sa décision et son appui militaire et financier que l’Ethiopie a envahi la Somalie en 2006 pour déloger les dirigeants de l’Union des tribunaux islamiques. L’Éthiopie a mené ce qu’un ancien responsable du Département d’État, John Pendergast, « une politique d’endiguement » des islamistes. Et l’Erythrée était accusée d’appuyer les islamistes somaliens. Le conflit entre les deux pays s’est déplacé sur le terrain somalien.

Mais ce que cette coalition, traversée par des oppositions internes, n’a pas vu venir, c’est la recrudescence des contestations sociales d’une grande partie de la population. Des hommes, des femmes, jeunes et adultes, qui bravent la violence policière et militaire. La croissance économique soutenue depuis 10 ans à un rythme élevé de 10% n’a pas permis la stabilité sociale dans le pays. Au contraire, la situation sociale s’est beaucoup dégradée. Des conflits entre les communautés, surtout du centre (Oromo) et de la périphérie. Le recours à la force a renforcé les leaders de contestations politiques et sociales.

Depuis 2014, le pays est soumis à une vague de protestations sociales de différents groupes et surtout du plan grand du pays, les Oromo ; elles sont attisées par le pouvoir en place, qui se présente par ailleurs comme le garant de la cohésion nationale dans la diversité. Les Oromo, de la grande ethnie du pays, exclus du pouvoir depuis plusieurs de siècles, se sont soulevés contre les mesures des autorités d’Addis Abeba de s’accaparer leurs terres de ce grand peuple.

En 2016, d’autres groupes ethniques se sont joints à eux comme les Amhara. La réponse du gouvernement fut la répression contre les manifestatants.es. On estime à plus de 900, le nombre de personnes tuées par les forces de l’ordre lors de la répression des manifestations de l’opposition. Face à la multiplication des manifestations, le Premier ministre Hailemariam Desalegn a compris qu’on ne pouvait plus continuer avec une violence improductive contre la population et décide par un geste inattendu la libération des opposants politiques et des journalistes emprisonnés en janvier. Il démissionne le 15 février en affirmant que « je considère ma démission comme inévitable pour permettre de mener les réformes qui établiront une paix durable et la démocratie. »

C’est la première fois qu’intervient la démission d’un homme politique de ce rang dans l’histoire politique de ce pays de la Corne de l’Afrique. La coalition, majoritaire au parlement, l’a remplacé par Abiy Ahmed. Âgé de 42 ans, il est le principal dirigeant de l’Organisation démocratique des peuples oromo (OPDO), membre de la coalition au pouvoir. La question épineuse de l’Érythrée a été dans son discours d’investiture, le lundi 2 avril. Il a parlé de réconciliation et de dialogue comme moyens de la solution du conflit éthiopo-érythréen.

Après son élection au poste de premier ministre, Abiy Ahmed a marqué sa différence avec ses prédécesseurs. En moins de six mois, il a effectué des visites dans les pays voisins (Djibouti, Érythrée et Somalie). La plus importante est sa visite en Érythrée. Pourquoi ? Ce sont deux pays qui partagent des cultures, des peuples des liens socioéconomiques communs, forgés dans le temps. Même si c’est un homme du système qui a renversé Mengistu Haile Miriam, il se démarque des autres par la perception des problèmes sociaux de la population éthiopienne et des relations particulières avec l’Érythrée.

Pour passer du discours à l’acte, et les symboles sont forts dans les relations diplomatiques, il a effectué une visite officielle avec une forte délégation à Asmara le 8 juillet dernier. Il a reconnu le tracé des frontières, résultant de l’accord d’Alger en renonçant la ville de Badmé, qui passera sous souveraineté érythréenne. À son tour le président érythréen, Issais Afwerki, a effectué une visite officielle à Addis Abéba une semaine après. Les premiers résultats de cette réconciliation plus qu’un dégel de la tension est l’ouverture des ambassades, le rétablissement des liens téléphoniques entre les deux pays et le premier vol de la Compagnie Ethiopian Airlines d’Addis Abeba à Asmara le 18 juillet.

Le nouveau Premier ministre semble être un homme pressé pour marquer sa différence avec ses prédécesseurs dans la gestion des conflits nationaux et régionaux et en reconnaissant la responsabilité de l’État dans les tortures des manifestants.es, prisonniers politiques et les violations aux droits de l’homme. Mais c’est un homme du système, et la question qu’on se pose est de savoir s’il a les cordées libres pour mener une autre gestion de la chose politique dans ce pays, habitué aux dictatures et à la violence. Il reçoit des soutiens populaires. Mais certains organes montrent déjà une certaine opposition : les services secrets, accusés d’être à l’origine de l’attentat le 23 juin à Addis Abeba. Certains.es spécialistes de l’Éthiopie ont vu une opération de déstabilisation de ce nouveau Premier ministre.

En Éthiopie et Érythrée on assiste à une politique de réconciliation plus qu’un simple dégel de la tension entre ceux deux pays frères. Un dégel d’une tension, c’est la fin de la tension et des hostilités militaires, sans donner une dimension politique importante tant au niveau national qu’au niveau régional. Si la solution au conflit national n’est pas totalement liée à la tension régionale ou la tension avec un pays voisin, la stabilisation régionale bénéficie aussi au niveau national. Sa politique a donné des idées à d’autres dirigeants de la région comme le président Djiboutien, qui demandait aux opposants de rentrer au pays. Par contre on ne voit pas un signe de changement politique en Érythrée.

Mohamed Abdillahi Bahdon,
doctorant en sociologie de l’éducation à l’université de Murcie ( Espagne)

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