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Jean-Luc Bambara : L’art de la case maternelle, aux quatre coins du monde

Accueil > Actualités > Portraits • LEFASO.NET | Par Tiga Cheick Sawadogo • samedi 22 septembre 2018 à 11h30min
Jean-Luc Bambara : L’art de la case maternelle, aux quatre coins du monde

Sur la pierre, dans le bois ou avec du bronze, il parle au monde. L’art de Jean-Luc Bambara, qui a poussé ses premiers gémissements dans la case maternelle où il dessinait sur les murs, a depuis grandi des jambes, de l’esprit, et voyage à travers le monde. De l’Espagne en Allemagne, en passant par les États-Unis, la Suisse, la France... il a contribué à façonner des villes, à embellir des rues, à porter le combat de certaines institutions par son doigté. La magie prend forme dans son atelier de Ouagadougou, pour ensuite irradier le monde. Portrait.

Ils sont bien lointains, ces années où le petit Jean-Luc, avec de la craie, se plaisait à tapisser de dessins les murs de la case de sa mère. Un potentiel était enfoui au fond du jeune Bambara, encore fallait-il un flaireur pour le dégoter et le révéler. « L’art est un mystère, on ne sait jamais à quel moment il peut se révéler à son détenteur », résume l’artiste.

C’est son frère, Théodore Bambara, qui détecte son agilité et se rend compte très tôt qu’il a des prédispositions. Il le présente alors à un neveu, Parfait Bambara. C’est la bonne adresse. Ce dernier vient de rentrer de l’académie des beaux-arts de Paris et officie au Centre voltaïque des arts (CVA), actuel Centre national d’artisanat d’art (CNAA) en qualité de moniteur. Il amène son cousin avec lui qui vient de réussir au CEP (Certificat d’études primaires), mais qui n’est pas reçu au concours d’entrée en 6e. Nous sommes dans les années 1976. « C’est dans ce centre que j’ai reçu ma formation de base en art plastique. Simultanément à ma formation au CVA, je suivais des cours du soir, c’est ainsi que j’ai décroché le Brevet d’études du premier cycle (BEPC) et le baccalauréat (Bac) série D », se souvient l’artiste.

Le Bac dans la besace, les portes de l’université s’ouvrent à Jean-Luc Bambara qui est orienté en Géographie. « À l’époque, j’ai vécu cela comme une humiliation », se remémore-t-il, le sourire au coin de la lèvre. Simplement parce que la formation qui l’attendait dans les amphithéâtres de l’université de Ouagadougou ne répondait à sa passion. Lui ne jurait que par l’art déjà.

Au même moment, à 19 ans, les envies de liberté qui animent tout jeune de son âge, l’assaillent. Il quitte alors le Centre voltaïque des arts. Ayant refusé de poursuivre ses études au supérieur, le jeune « rebelle » ouvre son premier atelier à domicile...

En ces débuts des années 80, Jean-Luc Bambara commence à se construire une réputation dans le microcosme des arts plastiques au Burkina et singulièrement dans la capitale. La plus vieille et meilleure publicité étant le bouche-à-oreille, Me Pacéré Frédéric Titinga, homme de droit et de culture, sollicite les services du jeune artiste. L’avocat, qui se prépare à lancer son désormais célèbre musée de Manega, prend le « risque » de confier la réalisation de ses mannequins de masques au jeune bachelier.

Les retombées sont nombreuses. Non seulement le client est satisfait, l’artiste enregistre des entrées d’argent, mais aussi et surtout, son frère commence à le prendre au sérieux et son refus de poursuivre ses études au supérieur commence à être oublié. « Mon grand-frère a été surpris de voir Me Pacéré, cette personnalité, arriver à la maison dans mon atelier ; cela l’a rassuré », dit-il. En prime, Me Pacéré aide le jeune artiste à s’équiper.

Les vents du bonheur soufflent sur l’atelier logé en famille, qui enregistre des commandes de partout. Son art, véritable témoignage de société, séduit institutions et particuliers. La satisfaction est toujours au rendez-vous, si bien que certains clients, voyant son abnégation et son talent, lui ouvrent des portes, très loin de son pays natal.

Malgré les bonnes perspectives, l’artiste sent toujours le besoin de se former, d’aller plus loin, de perfectionner son art. « J’avais une bonne instruction générale, je me suis dit qu’il me fallait une formation. Je savais exactement où j’allais, par conséquent, je ménageais ma barque en conséquence », confie Jean-Luc Bambara.

Par l’intermédiaire d’une sœur religieuse espagnole qui était à Dédougou, pour qui Jean-Luc Bambara avait effectué des travaux pour la chapelle, il s’envole pour une formation académique de trois mois en Espagne. « C’était une formation ciblée sur la sculpture sur bois. J’avais besoin de comprendre l’anatomie dans l’art, la proportion…, toutes ces choses que nous n’avions pas vues au Centre voltaïque des arts », se souvient Jean-Luc Bambara.

L’Espagne fut le point de départ d’une longue marche vers le « polissement » de son art. Pendant des années, Bambara ne se contente pas des prémices de gloire qui pointaient déjà dans son pays. Il se remet en cause, et cherche à bonifier son savoir-faire. « Après la sculpture dans le bois, je me suis intéressé au bronze et il fallait encore me former pour comprendre les techniques de cet art. C’est ainsi que par l’intermédiaire d’amis, une fois de plus, je suis reparti d’abord en Espagne pour apprendre le modelage, ensuite en Allemagne pour faire des études en coulage, enfin j’ai été aux États-Unis, au Portugal et en France pour des stages de perfectionnement et de complément. Ainsi, toute la période de 1984 à 1994 a été consacrée à ces stages et formations », relate Jean-Luc Bambara.

Au fil des années et fort de ses connaissances acquises, Jean-Luc Bambara s’est fait une renommée qui, désormais, déborde les limites de son pays. Sa marque ne trahit pas. Son style est apprécié. Toute l’année, il parcourt les pays africains, européens, américains, pour des expositions, symposiums, et pour dispenser des cours.

« Tout artiste qui veut aller à l’international et participer à des symposiums d’expositions doit tenir compte de beaucoup de paramètres. C’est ce qui manque à nos artistes locaux qui sont très talentueux, habiles de leurs mains mais qui manquent de petits trucs pour aller à l’international et occuper certains podiums. Il faut toujours viser la perfection », pense l’artiste.

Jean-Luc Bambara avoue avoir été beaucoup influencé par Tasséré Guiré, l’un des meilleurs fondeurs de la sous-région, selon son admirateur. Parmi les œuvres de ce regretté, il y a entre autres la statue de la femme à l’ouest du rond-point des Nations unies, l’œuvre devant l’archevêché à Ouagadougou. « Il était issu de l’académie des beaux-arts de Rome, il était aussi un féru du figuratif. Il m’a influencé énormément, puisqu’il était ami à mon moniteur au CVA où il faisait le bronze et mon moniteur faisait le bois. Je continue de lui rendre hommage à travers mes œuvres », à en croire Jean-Luc Bambara.

En plus du figuratif qui est sa base d’inspiration, Jean-Luc Bambara excelle dans l’art contemporain « Ce qui fait mon bonheur d’ailleurs, c’est que avant son décès, il m’a exprimé sa fierté pour mes œuvres », se réjouit l’élève orphelin de son modèle.

Sur la grande place Maria Augustina à Castellon (une province espagnole), une sculpture trône majestueusement. Baptisée « Citoyens voyageurs », cette sculpture est l’œuvre de Jean-Luc Bambara. Dans plusieurs villes européennes, américaines, le promoteur de l’espace Barso communie avec ses contemporains.

« Lors d’une de mes expositions en Espagne, la mairie de Castellon avait besoin d’une œuvre pour occuper un grand espace au cœur de la ville. Elle a lancé une commande ouverte à tous les artistes. J’étais sur place, dans le cadre des activités culturelles de la même mairie auxquelles j’étais invité, j’ai présenté une maquette pour postuler, sans y croire (...). Après cela, le maire m’a appelé pour me dire que ma maquette est retenue pour la réalisation de l’œuvre », relate, fièrement, Jean-Luc Bambara. Après, les commandes se sont succédé en Europe, aux États-Unis et en Afrique.

Dans son pays également, l’artiste est présent partout avec ses œuvres. « Je m’exerce toujours pour réaliser des œuvres qui parlent d’elles-mêmes, d’autant plus que l’artiste n’est pas toujours là pour expliquer son œuvre », tranche-t-il. C’est lui l’auteur de « Ambiance et ardeur au travail » de Ecobank, sculpture composée d’un batteur de tam-tam et de trois cultivateurs. « À l’époque, le directeur général m’a juste demandé de lui proposer quelque chose qui devait traduire l’esprit de sa banque. Et comme c’était une banque agricole qui octroyait du crédit aux agriculteurs, j’ai traduit alors les pratiques des agriculteurs dans l’œuvre.

On sait généralement que les groupes de laboureurs qui partent travailler dans les champs sont galvanisés par des griots. Pour moi le batteur de tam-tam représente la banque qui aide les paysans. Comme elle ne le fait pas gratuitement, c’est pour cela que le tam-tam est posé sur leur dos pour traduire la charge qu’ils supportent quand ils prennent un prêt », explique Jean-Luc Bambara.

Le monument de Naaba Zanré à l’entrée de Koupéla, Naaba Sigri à Tenkodogo, Harba Diallo avec son carton rouge à Dori, la conquête de l’eau à Djibo, le Thomas Sankara de 2m10 à Gaoua... sont les récentes œuvres de l’artiste. Le géant Thomas Sankara de 5m pour le mémorial, qui sera monté sur un socle de 4m, est déjà dans la boîte, en attendant d’être installé.

Il y a bien longtemps que l’atelier a quitté le domicile fraternel. « Avec le temps, l’espace ne suffisait plus pour la réalisation des grands monuments », confie l’artiste. Grâce aux multiples entrées d’argent, Jean-Luc Bambara a acheté une parcelle où il a bâti son antre. L’espace culturel Barso, inauguré le 21 juillet 2011, se veut un cadre polyvalent de formation et de perfectionnement en arts plastiques. « L’accent est beaucoup mis sur la formation parce qu’au Burkina, il n’y avait pas un autre cadre pour former les jeunes qui désirent se donner à l’art plastique. Le souci était de combler ce vide. Disons que moi, j’ai eu plus de chance dans ce métier, c’est pourquoi je fais de mon mieux pour donner la chance à ceux s’y intéressent », explique le promoteur.

Là, il a formé des centaines d’artistes qui déploient depuis leurs talents ici et ailleurs. Des étudiants du département Arts, gestion et administration culturelle (AGAC) de l’université Ouaga 1 Pr-Joseph-Ki-Zerbo, les assistants culturels de l’École nationale d’administration et de magistrature (ENAM) y sont également formés.

La transmission du savoir s’étend également loin de l’espace culturel Barso. « À travers mes relations, j’ai un partenariat avec l’université de Séville à travers l’académie des beaux-arts. Souvent j’y vais pour donner des modules de formations, parfois même aux docteurs en art plastique de cette académie. Il arrive qu’ils viennent également au Burkina pour apporter leur expertise à mes étudiants, puisque notre partenariat est basé sur l’échange des connaissances », se réjouit M. Bambara.

L’ancien élève du Centre voltaïque des arts est devenu un entrepreneur, à travers son centre. Au quotidien, telle dans une fourmilière, 17 permanents sont à tâche. On modèle, on raffine, on meule, on polit... pour donner vie à la matière. Quand l’espace culturel enregistre une grosse commande, le chef sonne le rassemblement de ses anciens élèves installés à leur propre compte.

Bien organisé, l’espace convainc par son sérieux. « Les questions administratives, je ne m’en occupe pas ; ma communication, je ne m’en occupe ; mes contacts également je ne m’en occupe pas. Ce sont des gens qui ont fait des études dans ces différents domaines qui s’en chargent. Je ne suis que sculpteur, je n’ai appris que cela donc je me donne à fond », précise le sculpteur.

Demandez à Jean-Luc Bambara si l’art nourrit son homme. Il s’en offusque presque. Pour lui, quand on a décidé d’être artiste, il y a un préalable et c’est la formation. « Si l’artiste se forme, s’il cherche toujours à donner le meilleur de lui-même dans chacune de ses œuvres de sorte qu’elles parlent d’elles-mêmes, il n’y a pas de raison que ses réalisations ne s’écoulent pas.

C’est l’excellence qui appelle les clients », martèle celui qui a été plusieurs fois lauréat du prix national des arts et lettres du Burkina Faso, plusieurs fois membre de jury du système des Nations unies dans les compétitions culturelles, chevalier de l’Ordre du mérite du développement rural, chevalier de l’Ordre du mérite des arts, des lettres et de la communication.

Outre la formation, il a le sens de la gestion pour tirer ses marrons du feu. « C’est vrai qu’on ne vend pas toujours les jours. Mais n’oubliez pas que la vente d’une seule œuvre artistique peut procurer à son propriétaire le salaire mensuel d’un Burkinabè moyen. C’est donc une question de gestion qui manque aux artistes qui ne s’en sortent pas. Quel que soit votre salaire, sans une organisation adéquate, vous finirez par dire que votre emploi ne nourrit pas son homme », foi de l’artiste.
« L’art, c’est le plus court chemin de l’homme à l’homme », révélait André Malraux. Jean-Luc Bambara a fait sienne cette réflexion. En l’art, il y croit. Il en vit dans la plénitude.

Tiga Cheick Sawadogo (tigacheick@hotmail.fr)
Lefaso.net

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